<?xml version='1.0' encoding='UTF-8'?><?xml-stylesheet href="http://www.blogger.com/styles/atom.css" type="text/css"?><feed xmlns='http://www.w3.org/2005/Atom' xmlns:openSearch='http://a9.com/-/spec/opensearchrss/1.0/' xmlns:georss='http://www.georss.org/georss' xmlns:gd='http://schemas.google.com/g/2005' xmlns:thr='http://purl.org/syndication/thread/1.0'><id>tag:blogger.com,1999:blog-5169067436882503190</id><updated>2012-01-31T10:44:16.556+01:00</updated><category term='Publications'/><category term='Prose'/><title type='text'>Lettres en l'air</title><subtitle type='html'>Prose, poèmes, traductions
   de Samuel Florin</subtitle><link rel='http://schemas.google.com/g/2005#feed' type='application/atom+xml' href='http://airy-letters.blogspot.com/feeds/posts/default'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/5169067436882503190/posts/default?max-results=100'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://airy-letters.blogspot.com/'/><link rel='hub' href='http://pubsubhubbub.appspot.com/'/><author><name>Samuel Florin</name><uri>http://www.blogger.com/profile/01512495840853398428</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><generator version='7.00' uri='http://www.blogger.com'>Blogger</generator><openSearch:totalResults>3</openSearch:totalResults><openSearch:startIndex>1</openSearch:startIndex><openSearch:itemsPerPage>100</openSearch:itemsPerPage><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-5169067436882503190.post-2525874043814189546</id><published>2010-02-13T16:12:00.005+01:00</published><updated>2010-02-15T02:39:29.378+01:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Prose'/><title type='text'>Le masque</title><content type='html'>&lt;br&gt;&lt;br /&gt;&lt;br&gt;&lt;br /&gt;&lt;div style="text-align: justify;"&gt;  La première chose qu’Anne vit en ouvrant les yeux était un masque de plâtre grossièrement taillé, dans le style de la commedia dell’arte – c’est-à-dire ne couvrant que la partie supérieure du visage, doté d’une arcade sourcilière proéminente et d’un nez démesurément long, avec deux ouvertures inégales en place des yeux ; masque qui - sans doute parce qu’au même moment et malgré le fait qu’Anne n’y prêtait aucune sorte d’attention à force d’habitude, le réveille-matin posé près du lit s’obstinait à pousser des aboiements stridents comme une bête de mauvais augure - lui parut donc signifier quelque présage funèbre ; comme si, derrière la matière blanchâtre et boursouflée probablement suspendue au mur en matière de décoration, veillait une instance invisible : oracle, lutin ou fantôme de comédien, un être en tout cas sans poids et sans contour mais qui mystérieusement faisait planer autour de lui, comme un fumeur de pipe sa fumée puante, un parfum lourd de tragédie –&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;mais sans doute je divague, car bien sûr il n’y a aucun moyen de savoir ce qu’Anne vit (ou entendit, d’ailleurs) lorsqu’elle se réveilla ce matin brumeux de novembre ; toutefois pour avoir visité sa chambre je sais que jamais réveille-matin n’eut sonnerie plus perçante ou désagréable et qu’il y avait bien, comme une tache ironique sur le mur que couvrait par ailleurs un très beau papier-peint (coloré mais discret, joli sans prétention), ce masque hideux confectionné à la va-vite et déniché, j’imagine, dans une boutique de Venise versée dans le commerce des stéréotypes – je divague peut-être, en effet, mais aussi bien peu importe : le 15 novembre dernier Anne est morte, a choisi de mourir, peut-être pour mettre un point final à son œuvre ; et je me plais à penser que notre personnage a trouvé là, dans l’orchestration minutieuse et poétique de sa dernière révérence, le rythme, la forme, le style qui manquaient à sa littérature et dont j’entreprends séant de mener la critique. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Critique, donc, et pas registre obituaire, mais comme toute critique et malgré les réserves légitimes que soulève inévitablement cet exercice la mienne commence par une biographie, tâche ardue s’il en est - puisqu’il s’agit en définitive de trancher dans la matière épaisse du vivant plus délicatement qu’une lame de boucher dans un carreau de viande afin de préserver ses nervures, grandes lignes et tensions, qui ne correspondent pas toujours aux morceaux les plus tendres – requérant du biographe tout à la fois une fidélité sans faille à son matériau et, il faut le dire, un certain courage, en tout cas de l’initiative, assez pour dégager d’un terrain parfois accidenté (on me pardonnera ici d’emprunter un peu cavalièrement la métaphore de l’archéologue) le tracé des fondations sur lesquelles s’élevait, en un temps lointain et dans ce cas précis souvent imaginaire, une construction à l’architecture fantasque, imprévisible et contingente : une vie.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;div style="text-align: center;"&gt;***&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;br /&gt; &lt;span style="font-weight: bold;"&gt;Anne Minore&lt;/span&gt; (prononcer mélodieusement &lt;span style="font-style: italic;"&gt;mi-no-ré&lt;/span&gt;), née le 12 août 1976 à St Valéry-en-caux, petite ville du pays de Caux en Haute-Normandie dont les archives ne nous apprennent pas grand-chose, sinon que le même jour un ferry à destination du Havre et venant d’Angleterre, sans doute de Newhaven mais ce n’est mentionné nulle part, fit naufrage à 2 milles de là après avoir considérablement dérivé : quelques 253 passagers furent secourus (la seule victime à déplorer, un certain Georges Dumont, âgé de 46 ans au moment des faits, avait succombé à une crise cardiaque pendant l’évacuation).&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Des parents de notre héroïne on ignore presque tout. Sa mère, Claudia Minore, arrive en France courant 1960 (elle a grandi dans la région de Naples, probablement dans une ferme ou un élevage de brebis). 5 ans durant il n’y a pas de trace d’elle, jusqu’à ce que son nom apparaisse sur les listes électorales de St Valéry où elle vit jusqu’à sa mort en septembre 96. Anne n’a jamais connu son père, mais on sait la place importante que cette figure énigmatique - tantôt tendre et chaleureuse, tantôt capricieuse, violente et sombre - occupe dans toute sa poésie, et particulièrement dans ses premiers textes ou résonne à chaque trois ou quatre vers le nom (taxé de ridicule par certains, mais personnellement j’ai appris à passer outre l’homophonie pour ne goûter que l’alliance symbolique des deux cultures, entre le français &lt;span style="font-style: italic;"&gt;papa&lt;/span&gt; et le &lt;span style="font-style: italic;"&gt;babbo&lt;/span&gt; italien) de &lt;span style="font-style: italic;"&gt;pabbo&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; On ne peut qu’imaginer son enfance ; c’est celle d’une petite fille à l’air triste qui marche dans les rues grises, sous le crachin, la tête pleine du vent et du ressac, quand elle était faite pour les grandes plaines herbeuses de la campagne italienne, pour la compagnie des bêtes et des sauvageons à peau brune. Voilà une enfant coupée de ses racines, une exilée, abandonnée par son père, un peu maladive – on le suppose – dans cette campagne, ce littoral humide, coupé du monde, où les vieux mâchent un patois épais. A l’école et pour ses camarades, c’est l’étrangère : ils voient dans le bleu délayé de ses yeux d’autres côtes, pas la barrière rassurante et civilisée, verticale, des falaises crayeuses rongées par les marées d’eau trouble, mais des amas sombres de rocs, durs comme le poing, qui s’avancent vers une mer plus claire pour l’affronter ; ils devinent Naples dans ses gestes, dans le grain de sa peau – pas la ville mais la franche camaraderie, l’honneur et les rivalités de clans, les combats au couteau –, dans sa complexion plus sèche et plus droite que la leur (fatalement érodée par des siècles de vent, de pluie) ; et leur instinct d’enfant leur commande la prudence : Anne ne jouera pas avec eux après les cours, elle rentrera sans tarder enveloppée dans un anorak trop grand pour elle, à pieds, s’arrêtant parfois un instant, malgré le froid, pour cueillir une méchante fleur dans un massif carré –&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;je le sais : j’ai connu, moi aussi, dix ans plus tard, le même isolement, presque une quarantaine – pourtant Normand « de souche », un gars du pays, avec dans les veines le même sang très rouge pour charrier les graisses et l’alcool sur de pommes – parce qu’en entrant au collège à St Valéry (c’était en 1995 ou 96, j’ai oublié) j’avais déjà trop lu et j’étais, moi aussi, l’étranger ; mais moi je venais d’un pays qui n’est sur aucune carte, ou plutôt qui perce dans toutes, sous les noms étranges des villes et des régions, dans les légendes qu’ils convoquent ; littérature, pays imaginaire – Babel polyphonique aux buildings de consonnes, aux tramways de voyelles – où j’avais plus d’amis que le plus populaire gamin de ma 6ème, Christopher, un garçon de ferme.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Anne est rentrée ; lentement la nuit tombe, tend son voile de crêpe noire ; on ne voit plus rien dehors que les yeux blafards des lampadaires ; on n’entend que le vent, que la pluie, comme un frère et sa sœur qui geignent de concert, fantômes las, lassants, trop familiers déjà pour qu’on les craigne ; Anne est rentrée, elle a dix, onze ans peut-être et fait chauffer de l’eau dans la cuisine en attendant sa mère, cette femme dont les cheveux, un à un, grisonnent : cette femme qui dans dix ans sera morte et que je ne connaîtrais jamais, dont les années se comptent au nombre de dossiers, noirs, bleus, rouges, qu’elle a calés sans hâte l’un après l’autre quelque part dans les armoires du Trésor Public, de 9 à 18 heures, cinq jours par semaine depuis un quart de siècle. Puis la mère et la fille s’assoient ensemble au salon, il y a un canapé trop mou, deux fauteuils, sans doute un petit poste de télévision et quelques cadres au mur, une carte postale de Spaccanapoli, elles prennent le thé et parlent peu (le vent, la pluie traversent leur conversation poreuse), mangent des biscuits anglais, et c’est l’heure de faire les devoirs. Anne s’applique, studieuse, à mémoriser les noms chiffrés des rois de France, l’air un peu triste encore, tandis que la mère en silence œuvre à son dernier patchwork, couleur après couleur, méticuleuse, avalant un soupir entre les ronronnements de la machine à coudre ;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;et sous les mains qui s’affairent, parcourant le tissu, grandit l’idée d’un livre. Ce sont les premiers poèmes de la jeune fille, maladroits, peuplés d’images parfois très justes (elle n’a pas encore quinze ans) mais frappés toujours d’inachèvement – textes bossus, fascinants aujourd’hui par leur difformité même et qui suscitent chez le lecteur, malgré lui, moins d’amour que de compassion. C’est aussi, toujours greffé sur eux (et peut-être la cause involontaire de leur handicap)  mon propre récit comme une excroissance étrange, sans doute un parasite : corps improbable et mordant, puisant dans leur échec pour s’élever, désir après désir, en s’appuyant sur eux comme un clocher très haut sur les prières.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Et petit à petit la chambre se vide. Les livres par dizaines disparaissent dans les cartons, quelqu’un a décroché les rideaux, on les plie plusieurs fois – ils serviront à caler la vaisselle - ; quant à moi j’ai gardé le réveille-matin, personne n’en voulait. Demeure au mur, intact, intouchable, le masque de plâtre comme un Lare courroucé – et son regard vide embrasse la chambre vide fièrement. Plus d’une fois quelqu’un s’est approché, a tendu la main peut-être vers le visage fixe, pour finir toujours par se raviser : on s’en occuperait plus tard, rien ne pressait, il y avait tant à faire.  &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;div style="text-align: center;"&gt;***&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;br /&gt; J’avais presque vingt ans et Anne, déjà trente ou trente-et-un. Inversion des rôles : c’est moi l’enfant, elle la femme – et l’auteur. C’est elle qui raconterait notre histoire. Ainsi, je n’étais pour elle que la matière d’un texte à venir - recueil, pièce de théâtre ou roman, comment savoir ; je n’ai retrouvé dans ses brouillons que quelques lignes et ce qui ressemble à un titre, souligné d’un trait de crayon gras et noir, &lt;span style="font-style: italic;"&gt;L’Etudiant. &lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; C’était à Paris au début de l’été. Après une année d’hypokhâgne au lycée Janson de Sailly (les heures de lecture et d’étude, les nuits trop courtes, la petite fenêtre de ma chambre à l’internat barrée par les branches nues d’un peuplier, les douches froides, les mauvais repas trois fois par jour au réfectoire avec les mêmes camarades, les filles qu’on cachait dans les dortoirs et celles qu’on entendait crier dans la cour après les classes, les longues dissertations stériles) j’avais reçu un prix de poésie, le premier, pour un texte qui sans doute n’en méritait pas tant ; et je découvrais avec un mélange de fierté et d’appréhension le cercle – auquel j’avais rêvé d’appartenir depuis des mois – d’une petite revue littéraire internationale. Après une lecture organisée au centre culturel Hongrois, tandis que les invités se pressaient au buffet en discutant politique et publications, je me tenais à l’écart, un peu désappointé par tant de décorum : les poètes étaient de vieux messieurs bedonnants souvent imbus d’eux-mêmes, on aurait dit une assemblée de professeurs, un congrès de fonctionnaires, et si quelques regards brillaient encore c’était sans doute à cause du mauvais mousseux qu’ils écoulaient par litres.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; C’était donc encore autre chose que je cherchais : là aussi, j’étais différent ; je me sentais plus proche des toiles abstraites pendues aux murs que de la confrérie des auteurs. Je me souvins d’un roman dans lequel le narrateur, un célèbre peintre et meurtrier passionnel, critiquait vertement tous ces rassemblements, et je compris que ma vanité m’avait conduit une fois de plus au mauvais endroit. Perdu dans ces pensées amères, je n’avais pas entendu qu’on m’adressait la parole. Elle répéta qu’elle avait beaucoup aimé mon poème et me tendit son paquet de cigarettes. Elle rit en me voyant peiner à en extraire une (ma main tremblait un peu, ajoutant à ma colère). J’eus soudain très envie d’humilier cette femme qui s’adressait à moi comme tous les autres, d’un ton condescendant et faussement maternel. Elle m’en donna l’occasion en débitant quelques platitudes sur l’inspiration que je m’empressai d’attaquer. Ce que vous appelez l’inspiration, dis-je en fixant ses yeux (étaient-ils verts ? je n’en garde aucun souvenir), l’inspiration, mais c’est un lieu commun, c’est un mythe, une chimère ; une image au mieux. Je ne suis pas inspiré : je travaille à deux mains, j’écris, je rature, je barre, j’écris encore ; parfois quand je ne sais plus ce que je cherchais, je maudis mon impuissance – et vous me parlez d’inspiration ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Pendant quelques secondes elle me regarda sans rien dire. Ma tirade ne m’avait apporté aucun soulagement. Au contraire, à peine m’étais-je tu que j’avais déjà honte. Puis elle rit encore et me dit d’aller chercher ma veste. Elle m’emmenait prendre un verre.    &lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Plus tard elle m’en dirait assez pour que je comble les vides de son histoire, ne serait-ce qu’en imagination, par d’autres vides – conter la vie d’Anne est un exercice de funambulisme pour peu qu’on veuille y employer plus de quelques mots : toujours en quête d’un ailleurs, d’un autrement, jamais tout à fait vivante et jamais vraiment morte (pas même tandis que j’écris ce récit, puisqu’à travers lui c’est encore elle qui respire), une enfant maladroite gribouillant ses poèmes en marge des cahiers de classe grandit. Elle entre au collège un matin de septembre, le dos lourd d’un cartable de livres ; les années passent – l’ellipse ne recouvre pas grand-chose sinon, peut-être, quelques humiliations (les écoliers sont cruels) et ses premières vraies larmes – jusqu’au lycée, qui n’apporte rien de nouveau ; bien sûr entre-temps un garçon l’a embrassée, a essayé de la toucher sans doute, et j’ignore ce qu’elle en a pensé, comment elle a réagi, simplement je me souviens de l’odeur assez particulière de sa peau, végétale et fraîche, pas vraiment douce, et je convoque les images que je garde de son corps (une odeur entêtante, comme celle de la fougère) en fermant les yeux.  &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Quelques jours plus tard, nous nous retrouvions dans le même café, rue de la Montagne Sainte-Geneviève. Je crois qu’il n’existe plus aujourd’hui : quand j’ai voulu y retourner, il avait disparu ; à l’emplacement qu’il occupait il y a désormais un supermarché à l’enseigne criarde. Mais peut-être fais-je erreur, peut-être était-ce à un tout autre endroit, et j’aime penser qu’il est encore là-bas, quelque part, avec sa lourde porte rouge qui pivote en grinçant, ses tables de chêne noir, ses étagères de livres étranges et poussiéreux, ses fleurs séchées qui tombent du haut plafond et son atmosphère brumeuse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Nous buvions en silence. Elle me regardait souvent avec concentration, comme dans un miroir, et j’étais très mal à l’aise. Ce qu’elle cherchait, je l’ignorais – et d’une certaine façon je l’ignore toujours. Soudain elle prit ma main d’un geste un peu brusque, et me dit : je te plais ? Par lâcheté, je répondis que oui, qu’elle me plaisait, mais c’était un mensonge et je pense qu’elle le savait. Anne n’était pas très belle ; son visage aurait pu être joli s’il avait été un peu moins mélancolique – elle portait sur elle tant de grisaille qu’on aurait dit le ciel d’un jour de pluie. Je n’étais pas encore amoureux d’elle, et j’aurais dû sentir que cette rencontre ne mènerait nulle part puisque quant à elle, elle ne m’aimerait jamais. Mais j’avais vingt ans et je pensais, naïvement bien sûr, que cette femme – dont j’avais déjà lu quelques poèmes distraitement – me voulait. Alors je la laissai m’embrasser en sortant du café. C’était en juin ou en juillet, tard dans la soirée, et tandis qu’elle passait une main dans mes cheveux en pressant ses lèvres contre mes lèvres, j’entendais le murmure de la circulation répondre au grondement diffus de mon cœur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Nous formions un couple surprenant, et de nombreux passants nous observaient du coin de l’œil. Elle n’avait pas lâché ma main et s’arrêtait de temps à autre pour m’embrasser encore ; moi j’avais renoncé à comprendre ce qui m’arrivait et me concentrai sur quelques sensations nouvelles : le grain de sa peau sèche, le goût anisé de sa bouche, la fumée bleue des cigarettes que je prenais dans son paquet. Nous parlions peu ; mais quelque part entre la place Monge et Jussieu elle me serra dans ses bras, puis en me regardant gravement elle me demanda si je voulais lui poser une question. Je me sentis soudain rougir comme un enfant, et finis par dire timidement : où allons-nous ? Je m’attendais à ce qu’elle rie, peut-être à ce qu’elle caresse mon visage en souriant, mais après un long silence elle dit simplement « bonne nuit » et disparut dans une ruelle sombre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;div style="text-align: center;"&gt;***&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;br /&gt; Anne était partie de chez elle l’année de ses dix-neuf ans pour suivre les cours d’une petite école d’art à Paris. J’imagine qu’alors elle retrouva l’espoir : enfin sa vie prenait une direction – et pour quelques semaines elle devint une personne différente, abandonnant sa tristesse comme de vieux habits. Elle était libre pour la première fois.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Elle quitta gaiement son pays, sa mère surtout, et ne revint jamais chez elle. Ce n’était pas par cruauté ou rancœur, je pense, mais bien plutôt par indifférence. Elle aimait passionnément le père qu’elle n’avait jamais eu. Elle l’aimait tant qu’elle ne pourrait jamais plus aimer un homme. Quand j’ai enfin compris cela, c’était trop tard – Anne était morte, et moi j’étais dans sa chambre pour la dernière fois, empêtré dans des souvenirs qui soudain n’avaient plus aucun sens. Parfois un déménageur me bousculait en grognant, mais je ne sentais rien, je n’entendais rien, autour de moi tout était flou. Les hommes qui s’affairaient faisaient une confrérie de fantômes. Tout d’un coup j’oubliais cela – les hommes, les cartons, la chambre – car mon regard s’était posé sur le masque, et le masque &lt;span style="font-style:italic;"&gt;souriait&lt;/span&gt;. C’est impossible bien sûr, puisque j’ai déjà dit qu’il n’avait pas de bouche, et comment faire sourire des yeux vides ? Je ne l’explique pas, mais à cet instant précis je sus que le masque souriait et qu’il avait toujours souri, derrière son écran de laideur ;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;et je me souviens de notre première nuit : nous marchions dans la rue, il se mit à pleuvoir (c’était une averse d’été, chaude, poignante, dense comme une vague) et nous fûmes trempés en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Soudain le monde était différent. J’étais différent. Dans ma poitrine une digue avait cédé ; et je laissai mon amour déferler avec la pluie sur la ville et sur la peau de ma compagne, glisser dans ses cheveux noirs défaits, couler dans le lit de sa nuque pâle et traverser ses vêtements.   &lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Plus tard, dans sa chambre, nous veillions tous les deux en silence. Je remarquai le masque, n’osai rien dire d’abord, et finalement lui indiquai du doigt le méchant bout de plâtre en posant je ne sais quelle question où perçait mon sarcasme. Je compris mon erreur quand son visage se décomposa. Je sais pourquoi désormais : le masque représentait pour elle la figure absente du père – et dans cette même chambre quelques années plus tard, au milieu des déménageurs, je voyais pour la première fois ce masque pour ce qu’il était vraiment, c’est-à-dire avec le regard d’Anne ; et j’eus la certitude douloureuse que je ne l’avais jamais connue.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;div style="text-align: center;"&gt;***&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;br /&gt; Au mois de septembre je rentrai en khâgne et Anne décida de partir en voyage. Elle ne donna aucune explication, et c’est à peine si elle accepta que je l’accompagne à la gare. Nous nous séparâmes sur les quais ; elle promit de m’écrire. Elle commencerait par l’Angleterre et prévoyait de traverser l’Islande, avant de descendre du Danemark jusqu’en Turquie via plusieurs pays d’Europe de l’Est. Elle prépara son périple sans enthousiasme et semblait même plus triste qu’à l’accoutumée lorsqu’elle m’en parlait. Je n’osai pas l’interroger.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; (On trouve dans l’édition de ses œuvres complètes quelques passages de son journal qui détaillent son itinéraire et rendent compte, dans un style somme toute assez convenu, de ses impressions majeures - le paragraphe consacré à Budapest, toutefois, est magnifique.)&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Elle fut absente une année entière. Une année durant laquelle, bien sûr, elle n’écrivit jamais. D’abord je pensais souvent à elle, et j’étais contraint de l’imaginer : Anne sur le pont d’un ferry, seule, le regard perdu très loin, au-delà même de la mer immense ; Anne dans un petit hôtel aux consonances étranges, étendue sur son lit yeux grand ouverts ; Anne au musée national de je ne sais quelle république avec son petit carnet de notes ; Anne silencieuse, Anne mélancolique, Anne étrangère où qu’elle aille, Anne… Ainsi, peu à peu, j’inventais pour elle une vie à ma mesure, dans laquelle je lui prêtais mes gestes, mes peurs, et jusqu’à mes amours – elle aurait rencontré dans les rues de Prague un auteur reconnu, ils se seraient revus quelques fois dans un café du centre-ville, jusqu’à ce qu’elle lui demande : je te plais ? etc. Et je gardai pour moi cette Anne familière, je lui construisis même un passé à l’image du mien, passé de pluies et de grisaille dans une petite ville normande encadrée de falaises.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; J’imagine encore qu’elle revint comme elle était partie : sans raison ; et quand nous nous revîmes après un an elle n’avait pas changé. Malgré mes questions elle ne me dit rien de son voyage, et c’est en silence que nous marchâmes jusqu’à sa chambre. Là, elle me fit l’amour une fois, un peu mécaniquement, comme si elle n’y trouvait aucun plaisir. Je me souviens avoir rêvé d’une grande maison déserte où je poursuivais des ombres qui murmuraient mon nom. Puis j’étais allongé sur une grande pierre au-dessus d’un précipice, et soudain je ne pouvais plus bouger, je commençais à adhérer au roc et je sentais ma peau coller à son grain dur. J’étouffais. C’est alors que j’émergeai en sursaut ; le réveille-matin sonnait comme un oiseau criard. Il faisait jour. Le masque, pendu au mur, me regardait d’un air moqueur - Anne avait disparu. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt; Il y avait une feuille blanche au pied du lit. Un courant d’air froid la fit voleter un court instant à travers la pièce : la fenêtre était ouverte. Sur la feuille, quelques mots tracés par la main d’une femme formaient un dernier poème : &lt;span style="font-style: italic;"&gt;faute de falaises&lt;/span&gt;. Novembre acheva de s’engouffrer dans la chambre et je frissonnai.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;div style="text-align: right;"&gt;&lt;span style="font-style: italic;"&gt;Paris, février 2010.&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;br /&gt;&lt;br&gt;&lt;br /&gt;&lt;br&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/5169067436882503190-2525874043814189546?l=airy-letters.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://airy-letters.blogspot.com/feeds/2525874043814189546/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=5169067436882503190&amp;postID=2525874043814189546' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/5169067436882503190/posts/default/2525874043814189546'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/5169067436882503190/posts/default/2525874043814189546'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://airy-letters.blogspot.com/2010/02/la-premiere-chose-quanne-vit-en-ouvrant.html' title='Le masque'/><author><name>Samuel Florin</name><uri>http://www.blogger.com/profile/01512495840853398428</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-5169067436882503190.post-5189463507744395825</id><published>2009-11-26T22:43:00.001+01:00</published><updated>2009-12-30T16:57:51.895+01:00</updated><title type='text'></title><content type='html'>Mon carnet poétique &lt;a href="http://amour-capital.weebly.com/"&gt;ici.&lt;/a&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/5169067436882503190-5189463507744395825?l=airy-letters.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://airy-letters.blogspot.com/feeds/5189463507744395825/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=5169067436882503190&amp;postID=5189463507744395825' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/5169067436882503190/posts/default/5189463507744395825'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/5169067436882503190/posts/default/5189463507744395825'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://airy-letters.blogspot.com/2009/11/la-suite-ici.html' title=''/><author><name>Samuel Florin</name><uri>http://www.blogger.com/profile/01512495840853398428</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-5169067436882503190.post-3361276691961199869</id><published>2009-11-08T14:02:00.004+01:00</published><updated>2009-11-26T22:40:03.949+01:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Publications'/><title type='text'></title><content type='html'>&lt;br&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;  Pour lire mon texte intitulé "Le Don", 1er prix du concours de Poésie Louis Amade 2009, &lt;a href="http://pagesperso-orange.fr/amis.louis.amade/page10.html"&gt;cliquez ici&lt;/a&gt;.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/5169067436882503190-3361276691961199869?l=airy-letters.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://airy-letters.blogspot.com/feeds/3361276691961199869/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=5169067436882503190&amp;postID=3361276691961199869' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/5169067436882503190/posts/default/3361276691961199869'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/5169067436882503190/posts/default/3361276691961199869'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://airy-letters.blogspot.com/2009/11/pour-lire-mon-texte-intitule-le-don-1er.html' title=''/><author><name>Samuel Florin</name><uri>http://www.blogger.com/profile/01512495840853398428</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry></feed>
