I/
C’était une petite villa perdue dans un repli de banlieue sombre. Ses deux étages lui faisaient un corps dégingandé. Sur sa façade est qui luisait en été avec des tons jaunâtres, deux fenêtres haut-perchées figuraient deux yeux éteints : les rideaux étaient toujours fermés. De l’autre côté, au deuxième, un balcon se cambrait timidement en direction de la rue. Il était encombré d’une collection hétéroclite de linges troués et sales, et tout cela, pendu à une balustrade art-déco en fer, faisait une symphonie de soupirs quand la brise se levait. On y entrait par une grille envahie de fougères, au numéro 14. Puis il fallait traverser le jardin, où d’étranges végétaux prospéraient, dans un lacis épais de tiges labyrinthiques et dont les feuilles larges et gracieuses ressemblaient aux ombrelles de jolies promeneuses. Les oiseaux, dans la haie de thuyas qui protégeait le jardin, bafouillaient à leur aise toute la journée.
Le décor est planté. A l’intérieur, S. qui vient de se raser reste un peu devant le miroir et voit un homme sans âge, grand et sec comme un bouleau, avec des cheveux très noirs et de tout petits yeux où brûle une flamme tordue. Belle façon de se présenter songe-t-il, malgré la petite entaille qui rougit sur un côté de son menton. A travers les murs de la salle de bains transpire la musique assourdie du bal. Mais rien ne presse, et S. s’attarde encore entre les quatre murs de carrelage écru où courent parallèlement quelques fils bleu marine, interrompus seulement par l’excroissance ronde et blanche du lavabo, le siège plus foncé des wc et le meuble acajou qui fait l’angle. Puis il entend des rires clairs et de petits tintements, comme un son des clochettes, comme l’annonce, au théâtre, que les rideaux se lèvent et qu’il faut faire silence – et ça ne manque pas, on n’entend plus rien, ni musique, ni rires, ni tintements des flûtes de champagne, rien d’autre soudain qu’une distante mélodie de piano (trop lointaine pour venir du salon où sont les invités, et de toute façon il n’y a pas de piano dans l’orchestre, et quelque chose lui souffle même qu’il n’y a peut-être ni orchestre, ni invités, ni même de bal, et que tout est dans sa tête à lui, que tout s’y bouscule joyeusement, pour peu d’ailleurs qu’il soit lui-même vraiment là), une distante mélodie de piano donc et une interminable plainte qui monte et progressivement l’étouffe, mais c’est sans doute le vent qui s’engouffre dans une ruelle proche.
C’est donc ainsi que ça commence, pense S. qui reste très silencieux et ose à peine bouger. Et il sent, en même temps qu’une grande fatigue l’envahit, un inexplicable soulagement accompagner cette certitude. Plus tard, descendant au salon, il constate que tout est à sa place et que bien sûr il n’y a pas de bal ici – pourquoi y aurait-t-il un bal, et un orchestre ? c’est ridicule. Dans son fauteuil moelleux qui tourne le dos à la fenêtre, il reste assis longtemps à regarder la lumière faiblir, et les petites particules de poussière qui remontent le courant des derniers rayons de soleil sont comme de minuscules poissons gris dans un torrent qui brille.
2/
On frappe à la porte ; c’est une femme brune à la peau très pâle et lisse comme de la porcelaine. Elle est vêtue simplement d’une robe sombre un peu passée et porte un châle gris sur les épaules. S. lui pose doucement quelques questions, pour la forme, et sans lui demander son prénom il prend sa main toute molle qu’il conduit très vite vers son bas-ventre. Elle s’exécute sans hâte en regardant ailleurs. Puis il la paye et elle repart comme elle est venue. Par la porte entrouverte, un courant d’air charrie l’odeur du thym piquée d’un peu de violette, et S. fait quelques pas dans l’obscurité, sur la terrasse, avant de s’enfermer pour la nuit.
C’est l’heure où la maison s’anime : on entend de petits animaux s’ébattre dans les murs et des plinthes de bois qui craquent. La brise qui souffle toujours dehors est un long chuchotement dans le salon, comme une discussion qui traîne et s’allonge, et, parfois interrompue par la voix grave de S. qui s’est mis à fredonner, reprend quand il se tait ses tirades, gaiement, éloquemment, avec des accents brefs et des soupirs ; si bien qu’à la fin celui-ci abandonne et cède la parole au babil inlassable, renonçant à en percer le sens pour s’étourdir des murmures qui persistent, gaiement, éloquemment, à démontrer quelque chose qu’il ne peut pas comprendre.
Etendu dans son lit, couvert d’un drap frais, S. attend le sommeil. Il est comme un nageur qui dérive au hasard. Même pas un nageur, pense-t-il, mais quelque chose d’inerte et de rond – une bouée, peut-être, sans attaches, et dont l’enveloppe plastique garantit pour l’instant une certaine unité. Il flotte.
3/
A l’est monte une lueur rouge qui s’étend comme un incendie. Des cheminées crachent une épaisse fumée et des cendres, et tout près passe un chemin de fer où reposent, à intervalles inégaux, des wagons défoncés. Dans la distance, il y a de hauts buildings et des grappes de fenêtres. Le ciel rosit, on voit des nuages clairs passer dans de grosses taches oranges. Finalement le soleil se montre. S. n’aura pas dormi.
Devant le miroir, après s’être rafraîchi, il regarde pensivement son visage : la coupure de la veille a déjà disparu sous un duvet de poils raides, rêche au toucher. Puis il pose sa main sur le miroir – c’est très froid, et plat, ce qui ne laisse pas de surprendre quelque chose en lui, mais surprendre n’est pas le bon mot, de l’étonner plutôt, parce qu’après tout l’illusion de profondeur… il a sans doute appuyé un peu trop fort sans y prendre garde, car voilà qu’une fissure jaillit avec un petit craquement et fend la glace, en même temps qu’un filet de sang d’un rouge presque brun perle de son poing. Et le sang devient vite l’eau boueuse et profonde d’un fleuve, qui coule dans une vallée perdue, quelque part, entre de vieilles statues et des forêts immenses, et continue de tracer son chemin sinueux dans une colline qui ne ressemble pas à une colline mais au sein évasé de la petite prostituée brune - pâle, lisse et brillant, couronné d’une auréole plus sombre où durcit, comme une pâte argileuse, le bout de chair tout rond. Au-delà le fleuve s’égare avec les rêveries de S., qui reste figé devant son lavabo : son reflet immobile coupé par la fissure.
Plus tard il prend son café sur la terrasse, à l’air libre, protégé du monde extérieur par la barrière végétale exubérante du jardin. On est sans doute au printemps, il y a des fleurs et des mauvaises herbes qui font d’étranges bouquets, des odeurs de menthe, de jasmin, il y a des insectes bruyants qui dessinent des signes plus ou moins ésotériques dans l’air, du pollen, des cris d’oiseaux invisibles. Mais S. regarde, entend tout cela sans y prêter grande attention. Il écoute par contre le grondement sourd de la ville qu’on distingue en arrière-plan, comme la respiration rauque d’une bête qui attend, et voilà que ce souffle sonore entre en résonance avec une partie de son être – de la même façon qu’un escadron de soldats, s’ils marchent tous au pas et à la bonne fréquence, peut faire crouler un pont – voilà que quelque chose à l’intérieur de lui se soulève et s’affaisse, en rythme avec cette bête, ce monstre sans visage ni forme, cette abstraction. Tremblant, fiévreux, S. se lève en chancelant et rentre s’abriter, tandis que midi sonne au clocher d’une église.
4/
Les heures passent, toutes rondes, autour de S. qui laisse filer le temps, jetant de temps à autre un œil au cadran de l’horloge pour suivre un court instant la course d’une aiguille. Comme les battements de son cœur, lancé dans un mouvement, une palpitation qui s’entretient elle-même, sans but et sans raison, absurdement régulière - de petits engrenages s’enclenchent, une machinerie sans faille. Tic tic tic tic. Et dans tout ce métal, des courants électriques portent d’obscurs désirs et des pulsions fugaces.
C’est enfin l’heure et on frappe à la porte. Il chuchote quelque chose à la petite prostituée qui le suit dans sa chambre, docile et silencieuse. Là, il tente de la déshabiller devant un grand miroir en pied, mais ses mains tremblent et elle doit finir : industrieuse, presque mécanique, elle a pourtant des frissons en achevant d’ôter sa robe. Face au miroir, elle recule jusqu’à lui qui s’est assis sur le bord du lit et elle se laisse caresser, toujours soumise – toutefois elle suit attentivement ses gestes sur la surface réfléchissante, et dans ses yeux mi-clos de femme, pareils à ceux d’un reptile, brille soudain du mépris en même temps que s’y creusent le plaisir, et l’avidité. S. a posé une main sur son ventre et l’autre, partie à mi-chemin de sa cuisse, est remontée frôler le duvet odorant et bouclé où naît aussi une blessure. Elle est prête quand, brusquement, il s’est levé contre elle, pressant entre ses doigts les deux seins mûrs et fermes.
5/
A nouveau seul, S. se réfugie dans le salon. C’est le milieu de la nuit : tout est sombre dans la pièce, les meubles sont des corps noirs et noueux, aux ombres plus épaisses encore, qui se mettent à trembler, presque à danser, changeant de forme et glissant sur les murs, quand S. allume une petite bougie. Aucun courant d’air dans la pièce close ; pourtant la flamme bleue et jaune vacille, d’abord imperceptiblement, puis plus fort, tant qu’on croirait qu’elle se débat avec un vent violent. S. sent une angoisse froide gagner son ventre : il y a là quelque chose, un être immatériel qui tourmente le feu et dirige avec rage tout un ballet d’ombres. Et la musique reprend, piano, un ensemble de cordes qui joue de belles valses, dans la lumière qui est devenue éblouissante sans qu’on y prenne garde, et soudain il y a dans le salon toute une société : de beaux messieurs aux costumes noirs qui brillent, aux gestes élégants, qui par petits groupes fument des cigarettes fines en discutant tout bas ; et leurs compagnes, longues, gracieuses, vêtues d’argent et de tissus bouffants, qui tiennent entre leurs doigts des flûtes cristallines… Là, une moustache lisse se courbe vers le lobe rose d’une oreille, quelques mots sont dits qu’on imagine sobres et bien balancés. Un sourcil important s’élève un peu, dans un frou-frou de dentelle une main vole sur des lèvres pincées, un rire maîtrisé sonne dans l’air comme un tintement de clochette !
C’est comme si S. n’existait pas : on regarde à travers lui et on parle par-dessus son épaule. Mais en scrutant l’assemblée, voilà qu’il remarque une femme, petite et dont la robe très sobre contraste avec le luxe de tous les invités, qui ne le quitte pas des yeux derrière un loup rouge sang. La peur et le désir se précipitent à ses tempes et cognent violemment. Là-bas, elle agite un éventail, cligne de l’œil mystérieusement, puis disparaît dans un escalier qui, S. en jurerait, n’a jamais été là. Alors il bouscule plusieurs invités pour y courir, mais à peine a-t-il atteint la première marche qu’une clameur étrange monte dans son dos.
Les musiciens entament un morceau inconnu, qui à vrai dire ne ressemble à aucun morceau mais plutôt à des cris de chats et à des hurlements. Toute la compagnie s’est rassemblée en cercle, et toutes les lèvres bougent, mais le son qui en sort est déjà plus qu’un son – cela rappelle à S. le grondement de la ville, et cela le saisit presque de la même façon : voilà qu’il tremble, qu’il sent son cœur faiblir, en même temps qu’une douleur atroce lui fait tordre ses mains et qu’une pulsion violente, irrésistible, le contraint à joindre sa voix rauque à celles des démons. Il voit maintenant l’éclat sauvage dans tous les yeux, comme une flamme tordue ; il voit, au milieu du cercle, se lever la femme au loup rouge : complètement nue mais toujours cachée par son masque, elle danse au rythme de l’incantation une danse de mort, obscène et saccadée, frottant son bassin contre les cuisses des spectateurs et se laissant mordre, lécher la gorge avec des cris et des frissons de volupté.
6/
Le jour trouve S. allongé sur le dos, yeux fixes et grand ouverts, au milieu du salon. Il croit émerger d’un rêve, mais une torpeur écrasante le convainc qu’il n’a toujours pas dormi. Aucune signe, dans la pièce, du bal fou de la veille – mais sur la table, près du fauteuil, la bougie s’est toute entière consumée et la cire a coulé, formant une tache sombre circulaire. Dehors des oiseaux piaillent. Au mur, l’horloge s’est arrêtée. Dans la nuit la coupure de S. s’est rouverte, et il y a quelques gouttes de sang sur le tapis.
Pour la première fois depuis des années, S. monte au deuxième étage. Il n’est pas sûr de ce qu’il cherche, ne sait même où il est ; comme en transe, essuyant parfois de la main un peu de sueur au front, il retourne les meubles et fouille tous les coins, soulevant au fur et à mesure des nuages de poussière. Enfin il a trouvé, dans une armoire de chêne, au milieu de vieilles jupes et de corsets mangés par les mites.
Alors, il tire deux rideaux bleus et pousse violemment une porte battante, sortant sur le balcon. Dans la rue, si un passant alerté par le bruit se retourne, il pourrait sans doute voir, là-haut, le grand homme brun frappé de soleil, entouré de tissus et de linges déchiquetés qui claquent au vent comme des drapeaux – et qui tient dans sa main un loup rouge de femme.
7/
On frappe à la porte. S. ne va pas répondre, pas tout de suite, il espère presque, au fond de lui, qu’elle va partir et ne plus revenir. On frappe encore. C’est une torture de rester assis – chaque coup sur le bois mat lui vrille les tempes ; un spasme inattendu secoue ses bras, sur lesquels se dressent soudain des milliers de poils minuscules. Plus il attend, plus son désir grandit et monte, c’en devient presque douloureux. Quand il n’y tient plus, S. se lève et va ouvrir la porte : elle entre, gentille poupée, sans rien dire, sans même le regarder, sa bouche carmin pincée dans une moue de cire ; et ses deux yeux de jais roulent comme des billes au milieu du visage de porcelaine.
Il s’approche, la ceinture, embrasse sa nuque pâle et presse son nez dans ses cheveux, elle se raidit, il tremble, sous la robe sa main pèse sur le doux renflement de chair humide, à travers un écran de tissu, et malgré les gestes qu’elle fait pour le retenir ; puis, fébrile, il trébuche – elle en profite pour échapper à sa poigne, s’éloigne et se retourne, face à lui, le regarde enfin avec feu, hautaine et furieuse. Ses yeux lui crachent son dégoût, sa haine froide de femme. Comme la veille devant le miroir elle ôte alors sa robe, mais sèchement cette fois, et nue devant lui le toise un long moment.
Quand elle s’abandonne finalement, contre le mur, S. ne pense même plus à elle – il possède à sa place la femme au masque rouge, violemment, devant les créatures hideuses qui dansent et l’orchestre dément. Il ne voit pas celle qu’il tient dans ses bras, dont les traits se contractent et qu’un éclair secoue. Il ne sent rien lorsqu’elle mord son épaule. Il n’entendra pas plus claquer la porte, ni le bruit de ses pas décroître sous la Lune.
8/
C’est le premier jour de l’été. Il fait très chaud et les oiseaux dorment dans l’ombre des thuyas – on entend sur la terrasse le grondement sourd et lointain de la ville.
- Bien sûr, dit une voix de femme, des travaux de rénovation seront nécessaires, et un grand nettoyage. Mais il faut reconnaître que vous serez idéalement située – et puis, n’est-ce pas qu’on est bien sur cette terrasse ? Avec un peu d’entretien, le jardin sera charmant. Ca fait des années que personne ne vit ici et c’est très poussiéreux à l’intérieur, mais vous devriez jeter un coup d’œil. Je crois que c’est une bonne affaire.
Son interlocutrice acquiesce doucement et, pour plaisanter, frappe trois fois à la porte avant d’entrer. Après avoir fait le tour des lieux, apparemment satisfaite, elle s’arrête dans la salle de bains pour se rafraîchir. Devant le miroir fissuré, elle contemple quelques minutes la peau lisse et très pâle de son visage, comme de la porcelaine. En sortant elle a pris sa décision. La vendeuse de l’agence immobilière l’attend :
- C’est un loup ravissant, mademoiselle, le rouge vous va très bien ! C’était à l’intérieur ? Il est pourtant comme neuf. Eh bien, je vois que vous avez trouvé votre bonheur…
(avril 2009.)